aikido GHAAN


Biographie de Maître Nocquet

Publié le : 15/10/2008
Catégorie : articles
Tags : nocquet , biographie

Un article sur la vie de Maître André NOCQUET paru dans la presse dans les années 70.

« De la force physique pure à la puissance sereine de l'esprit ». C'est par cet exergue éloquent que devrait débuter toute biographie consacrée à André Nocquet, septième dan d'aïkido aujourd'hui. En effet, avant de s'illustrer brillamment dans l'art martial qu'il a si considérablement contribué à diffuser, ce grand budoka fut un adepte de la fonte, à l'instar de tous les sportifs de sa jeunesse qui ne juraient que par centimètres de muscles ! Mais, contrairement à ces derniers, André Nocquet sut immédiatement reconnaître la primauté du mental sur le corps dès qu'il put en admirer l'harmonieux résultat. En ce sens, et nonobstant l'importance des rencontres qui lui révélèrent cet aspect encore ignoré en Occident de la maîtrise de soi, André Nocquet fut un novateur passionné, un de ces hommes qui, doués d'une compréhension instantanée de l'essentiel, entreprennent des œuvres d'utilité publique. D'ailleurs, tous les moments de son existence semblent mus par une même vocation secrète qui ne déclinera son identité qu'avec la découverte de l'aïkido. Retraçons l'itinéraire de ce pionnier.

André Nocquet est né le 30 juillet 1914, dans le département des Deux-Sèvres. Là, il acquiert le goût de la nature et des choses simples dont il ne se départira jamais. Ses parents, qui possèdent une ferme et des terres, se consacrent aux travaux agraires et à l'élevage ; dans sa famille, on compte aussi quelques magistrats. Ils souhaitent de tout cœur voir le jeune André prendre la relève et poursuivre l'œuvre familiale. Mais André Nocquet ne connaît qu'une passion : la culture physique.

Son père, qui est un véritable colosse, est loin de désapprouver ce goût pour l'effort physique. Le sport forme le corps et trempe le caractère ; mais de là à envisager d'en faire sa profession, il y a une marge que le bon sens interdit de franchir... Au collège de Saint-Maixent l'Ecole, le jeune André fait la connaissance d'un militaire qui lui apprend quelques mouvements de ju-jitsu. Nous sommes alors en 1929 et cette première prise de contact avec une technique de combat nipponne est un événement qu'on jugera moins ordinaire lorsqu'on saura qu'à cette époque le Japon vit une de ses périodes d'isolationnisme farouche et que tous les aspects de sa culture restent complètement méconnus du public occidental. Cette découverte va éperonner sérieusement la curiosité d'André Nocquet pour ce pays fantastique qui deviendra plus tard sa seconde patrie. Mais il n'est pas encore question de voyage ; d'autant plus qu'en furetant dans le grenier de la maison paternelle, il déniche, le plus fortuitement du monde, ce qui va devenir tout à la fois sa bible et son vade-mecum : la fameuse méthode Sandow de musculation. Cette fois-ci sa décision est prise : André Nocquet opte pour le professorat de gymnastique. Son père a sûrement raison de lui déconseiller ce choix. Mais il faut savoir quelquefois écouter son coeur quelle que soit l'autorité paternelle...

Bravant la réprobation de ses parents, notre aventurier prend ses cliques et ses claques et gagne Paris où il suit assidûment les cours de l'Ecole Desbonnet qui dispense un des meilleurs enseignements de la capitale. Ses parents, malgré l'attitude désobéissante d'André, ne peuvent s'empêcher d'en approuver secrètement le dessein ; et c'est en toute logique qu'ils l'aident à subvenir à ses dépenses. Mais leur tendresse est bien récompensée quand ils voient revenir leur jeune « rebelle » nanti des brevets d'Etat de professeur de gymnastique et de kinésithérapeute, cette discipline n'étant pas, à l'époque, prise en charge par la Faculté de médecine. A Angoulême, il fonde un cabinet qui prospère si rapidement que ses parents sont sur le point d'admettre leur méprise quand ce diable de fils, qui ne pense plus que maîtrise du corps ou troisième de hanches, décide de passer tous ses week-ends à Paris où enseigne depuis peu Maître Kawashi, promoteur du judo en France.

En 1938, aborder l'étude du judo ressemble fort à une aventure rocambolesque. Et s'adonner à cette discipline nécessite alors les qualités qui sont habituellement l'apanage des pionniers : passion, courage et ténacité sont les bagages indispensables à cette entreprise hors des sentiers battus. André Nocquet, toujours au premier rang de ce qui se fait de neuf, est le dix-septième élève de Senseï Kawashi qui voit en lui ce qu'il est convenu d'appeler un espoir sûr. Très avantagé physiquement – il pèse 72 kilos pour 1 mètre 64 – il fait fureur sur le tapis. Il possède un sens du timing redoutable, une agilité surprenante, autant d’atouts qui créent la décision sur les tatamis. Mais la guerre, avec son cortège de misères et ses impératifs irrévocables, va mettre un terme brutal à ces premiers pas prometteurs. Mobilisé en 1939, comme des millions de Français, André Nocquet est fait prisonnier en 1940 à Malo-les-Bains, dans le nord de la France. C’est alors la tournée affligeante des lugubres stalags, la découverte de l’injustice, de la souffrance, des privations de toutes sortes dont celle de la liberté n’est pas la moins durement ressenties. A tel point, qu’après plusieurs tentatives d’évasion manquées, il parvient enfin, en 1943, à fausser compagnie à ses geôliers. Le mot d’esprit toujours prêt à résumer les situations les plus pénibles, André Nocquet évoque avec humour cette fuite éperdue des camps de concentration : « ce fut là mon plus beau taï-sabaki ».

Mais cette esquive d’un genre un peu spécial ne l’a malheureusement pas prémuni contre les effets néfastes de la détention. Eprouvé dans sa chair comme dans son esprit, en 1943 le bel athlète ne pèse plus que 52 kilos ! Cette maigreur ne l’empêche pas cependant d’employer son peu de forces restantes au moment de la libération du pays. Le recouvrement de la liberté doit être le fait de tous et non d’un seul, pense-t-il. Et pour ce faire, rien ne lui parait mieux indiqué que de rejoindre les rangs de la Résistance. Les hostilités terminées, André Nocquet reprend ses activités à Angoulême où il installe le premier dojo de judo du Sud-Ouest. Les choses vont bon train et le succès parait maintenant et le succès parait maintenant fermement décidé à ne plus lui faire faux bond.

Dans ce qui est devenu sa ville, il forme quelques quarante ceintures noires qui, en essaimant, vont toutes faire école dans la région. La police de Bordeaux, touchée par son renom et intéressée par l’enseignement de cette forme « nouvelle » de self-défense, l’invite même à prendre en charge l’éducation des forces de l’ordre de cette métropole. Mais en 1949, André Nocquet rencontre Maître Minoru Mochizuki et découvre avec lui l’aïkido. C’est le coup de foudre ! Littéralement. La circularité et l’amplitude des mouvements, l’aspect non self-défense de cet art, l’obligation de travailler constamment avec un partenaire, la nécessité de s’adapter systématiquement à son jeu selon des principes dont le champ d’application dépasse grandement le cadre du tapis sont les aspects qui séduisent tout particulièrement notre nouveau venu à l’aïkido. Mais Senseï Minoru Mochizuki, pour des raisons tout à fait étrangères aux Arts martiaux, s’en retourne dans son pays. Et ce n’est qu’un an plus tard, avec Tadashi Abe, qu’André Nocquet découvre un aïkido qui lui parait encore plus intéressant même si la version personnelle que cet expert réputé en donne est quelque peu brutale.

Tadashi Abe, qui possède l’acuité visuelle des maîtres, sait reconnaître son monde au premier coup d’œil. Immédiatement, il voit en André Nocquet un talent en herbe qu’il convient d’entretenir. Dans cette perspective, il lui conseille d’aller s’abreuver directement à la source, auprès du plus grand des grands : Maître Morihei Ueshiba lui-même, le fondateur de l’aïkido. André Nocquet, possédé par le démon du voyage et ce qu’il est convenu d’appeler le feu sacré du budo, est tout de suite enthousiasmé par cette proposition mais, en même temps, il lui tient à cœur de ne pas abandonner la diffusion du judo entreprise à Bordeaux. C’est la raison pour laquelle il demande à Maître Kawashi qu’on lui envoie quelqu’un pour poursuivre son travail. Senseï avise Senseï Kano qui décide de dépêcher Michigami. Rassuré sur l’avenir du judo en Aquitaine, André Nocquet met alors au point les différentes phases de son périple. Il parvient même à cumuler les recommandations, indispensables au Pays du Soleil Levant, où l’hospitalité légendaire des habitants est régie par des conventions très strictes qu’il vaut mieux respecter...

Parmi tous les gens qui s’empressent d’intervenir en faveur de notre envoyé, il faut citer la personnalité éminente de Georges Duhamel, fin connaisseur du Japon où il a séjourné en qualité d’envoyé spécial du gouvernement français. Averti du choc culturel qui frappe inévitablement tout Occidental à son arrivée au Japon, c’est lui qui conseille judicieusement à André Nocquet d’utiliser le bateau car, selon les termes de l’académicien : « Il faut savoir mériter le Japon par petites étapes ». Mais cette façon poétique d’envisager les choses ne leurre pas André Nocquet sur l’étendue des difficultés matérielles qui vont l’assaillir quotidiennement. C’est pour prévenir tous ces ennuis qu’il a obtenu de pouvoir travailler pour le journal « Sud-Ouest » en qualité de correspondant au Japon.

Enfin, à son arrivée à Tokyo, la surprise de notre journaliste de circonstance n’est pas mince quand, accueilli par un aréopage de collègues nippons, il découvre que ses pairs ignorent tout de l’aïkido ! Le nom même de ce budo leur est inconnu ! Mais, à la décharge de ces professionnels de l’information, il faut préciser qu’à cette époque, l’aïkido reste un Art martial encore très confidentiel dont la diffusion ne franchit presque jamais l’enceinte hermétique des classes supérieures de la société. Le Maître Morihei Ueshiba, lui-même, consacre le plus clair de sont enseignement aux membres des familles aristocratiques. Ses techniques si elles ne sont pas secrètes, demeurent le seul fait de quelques élus privilégiés ou, encore, de quelques dévoués disciples, fervents admirateurs du Senseï. André Nocquet est au nombre de ces derniers.

Près du Maître, il va passer trois années entièrement consacrées à l’étude de l’aïkido. L’enseignement y est si captivant que, durant toute la première année de son séjour, il ne ressent pas le besoin de sortir du dojo ! Avec ses condisciples, il se lève à cinq heures du matin pour s’occuper une heure durant du ménage et de toutes les activités domestiques annexes. A six heures un quart, le Maître donne sa leçon à laquelle assistent, en plus de ses pensionnaires, une vingtaine d’élèves venus de l’extérieur. Son cours dure une heure et est suivi d’une petite demi-heure de repos. Après cette pause, l’enseignement reprend avec le Waka-Sensei, c'est-à-dire le jeune maître, le fils de Morihei Ueshiba. Vient ensuite le moment du petit déjeuner, si déroutant pour André Nocquet qui, malgré ses efforts d’adaptation, ne parvient pas à apprécier le poisson mariné de si bonne heure ! Le corps sustenté, les élèves s’adonnent ensuite à un entraînement libre que vient clore l’heure du déjeuner avec le Maître ou son épouse.

Dans ces moments de détente méritée, le Maître, qui parle peu et d’une façon toujours sybilinne, en profite alors pour éduquer l’esprit de ses élèves car c’est aussi cela l’aïkido. André Nocquet, qui ne parle que l’anglais – « je suis une bonne ceinture jaune en japonais » avoue-t-il avec cet humour qui lui est habituel – se fait traduire les conversations par Maître Tsuda. De ce dernier, il apprend les raisons pour lesquelles le Maître se montre toujours aussi mesuré de ses propos. Citant Lao-Tseu, Sensei Ueshiba estime à son tour que « c’est la bouteille vide qui fait glouglou ». Laconique jusqu’au bout des ongles, le Maître trouve toujours le mot juste, l’expression adéquate pour résumer une situation, pour qualifier une chose. Quand André Nocquet lui demande la signification profonde de l’aïkido, c’est sans hésitation que le Maître lui répond « Amour ». Avec un grand « A » et dans tous les sens du terme car l’Amour est le ferment essentiel à toute union, union évoquée par la première syllabe du mot aïkido. Selon le Maître, l’Amour est aussi le vecteur qui nous achemine vers la vérité. Il a fait sienne la théorie célèbre de la pyramide dans laquelle la base représente toutes les religions du monde et dont le sommet correspond à la vérité tant convoitée. Quel que soit le point d’où l’on part, quelle que soit la religion à laquelle on appartient, l’aïkido facilite l’accession au sommet.

A quatre heures de l’après-midi, l’enseignement reprend avec un autre professeur dont le niveau technique se situe généralement autour du cinquième dan. A cinq heures, une autre pause vient ponctuer à point nommé l’entraînement qui reprend une demi-heure plus tard. C’est là la dernière leçon de la journée avant le repas du soir et le coucher, sur des nattes, à même le sol. Le programme exceptionnellement chargé de ce séjour exige une détermination inébranlable et une concentration d’esprit infaillible. Il n’est pas question de se disperser sur des activités parallèles. D’ailleurs, il est difficile d’en trouver le temps et même l’envie tant ces cours sont prenants. Pour toutes ces raisons, André Nocquet ne ressent pas le besoin de sortir de la maison du Maître. Les quelques fois où il lui arrive de s’aventurer en ville, sa présence détonne tellement que tous les Japonais qui le croisent se sentent obligés de lui demander ce qu’il fait, où il va. Irrité par ces questions indiscrètes, André Nocquet apprend rapidement la formule de rigueur pour couper court à cette curiosité déplacée : « Je vais ramasser du bois vert dans la forêt » répond-il !

Son séjour au Japon, mais le contraire eût étonné, lui donne inévitablement envie de s’essayer au karaté. C’est avec Maître Oyama qu’André Nocquet exécute les premiers pas dans cette autre discipline martiale éprouvante et tellement antagoniste à l’aïkido. Le kyokushinkaï lui plait bien mais, un jour, Maître Ueshiba le prend à part et lui rappelle les raisons de son séjour : venu pour étudier sérieusement l’aïkido, il ne peut raisonnablement pratiquer de front deux budos aussi exigeants. Il lui faut donc choisir. André Nocquet ne balance pas un instant et va présenter ses excuses à Maître Oyama qui approuve pleinement la décision de Sensei Ueshiba Quand il se souvient de ce moment, André Nocquet apprécie maintenant tout le bien-fondé de cette mise en demeure. Il faut savoir donner le meilleur de soi-même sur une seule chose et ne pas avoir l’extravagante prétention de tout embrasser. Cette humilité de rigueur l’amène aujourd’hui à désapprouver tous ceux qui s’estiment assez forts pour proposer des versions personnelles de l’aïkido. Ces interprétations ne sont pour lui que des altérations du trésor amassé et légué par Sensei Ueshiba qu’il n’a cessé de vénérer depuis son départ du Japon.

Ce jour-là, le 20 décembre 1957, tous les pratiquants de l’Aiki-kai So Honbu, le centre mondial de cette discipline, l’accompagnent jusque sur le quai d’embarquement. Il se dirige vers les USA, décoré des titres les plus flatteurs : un certificat de Maître Tomiki, chargé de l’enseignement de la self-défense au Kodokan ; un diplôme de l’Institut Japonais de Masso- kinésithérapie et d’Hygiène portant sur la connaissance des shiatsu, seita-jutsu et du système Nishi, doublé de l’autorisation de proposer ces méthodes typiquement orientales aux organismes officiels français ; et enfin, le titre de Maître d’aïkido décerné par l’Aikikai So Honbu. Toutes ces distinctions vont naturellement amener André Nocquet à assumer des rôles parfois ingrats, voire à payer de sa personne.

En Californie, il est convié à tenir des séminaires sur l’aïkido. Les étudiants de l’université de Fresno lui font bon accueil et l’un d’entre eux, R.C. Burguess, professeur du groupe d’entraînement de la police, l’invite à montrer l’efficacité de son art auprès de ses hommes, super-entraînés. Là, André Nocquet doit essuyer les plâtres. Son auditoire est partagé entre l’enthousiasme débridé pour ce « nouvel » art martial et le scepticisme. Il est défié. Son adversaire ressemble à une armoire à glace et parait bien décidé à éprouver la véracité des déclarations d’André Nocquet quant à l’efficacité éventuelle de l’aïkido. Le combat tourne rapidement en faveur de notre expert et sa victoire supprime les derniers doutes. Il est nommé membre d’honneur du National Exchange Club. Mais ces succès made in USA ne parviennent pas à lui épargner le mal du pays.

A son retour en France, André Nocquet se livre à de longues séances de méditation. Un beau jour d’été, alors que le soleil joue les cabotins, André Nocquet pratique un long za-zen dans le jardin familial. Son père, qui n’apprécie guère l’oisiveté, lui demande ce qu’il fait. « Mais je fais za-zen. Je suis en communion avec le cosmos ». « Ah bon ! Mais est-ce que tu communies avec les végétaux ? » « Bien sûr. Les végétaux comme le reste ». « Eh bien va donc mettre un coup d’arrosoir sur les poireaux qui meurent de soif ». Et André Nocquet de s’exécuter, frappé de cette leçon de philosophie en actes. Car c’est aussi cela l’aïkido : savoir respecter les impératifs de la nature sans se perdre dans des considérations pseudo- théoriques. Par sa remarque d’une simplicité désarmante, ce jour-là, le père d’André Nocquet sut lui rappeler le sens profond de l’union avec l’univers et toutes ses manifestations, alpha et oméga de l’aïkido. Il faut savoir s’en tenir à l’essentiel sans jamais heurter l’ordonnance merveilleuse de la nature. Chaque individu est lui-même une parcelle de cette nature. Rester humble, à l’écoute des réalités, savoir sentir son prochain sont des qualités qui préviennent toute erreur et attestent du niveau de compréhension de l’aïkido...

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